La Belgique, pays des dinosaures
PLANÈTE BELGIQUE
Partie 4 : Un marais plein d'iguanodons noyés
Il y a 125 millions d'années, des troupeaux d'iguanodons parcouraient nos contrées, y compris autour des affaissements remplis d'eau du Hainaut. Des dizaines de ces quadrupèdes assoiffés de quatre tonnes allaient s'y retrouver piégés et suffoquer. Leur noyade devient notre chance paléontologique : leurs restes se fossilisèrent parfaitement et glissèrent à travers le sous-sol instable jusque dans les couches houillères plus profondes du Carbonifère. C'est là que deux mineurs, en 1878, tombèrent sur les premiers ossements. Les Iguanodons de Bernissart allaient devenir la pierre de Rosette de la paléontologie des dinosaures, alors à ses balbutiements. L'évolution des dinosaures débuta modestement lors du Trias, jusqu'à son développement au Jurassique, avant qu'une météorite, à la fin du Crétacé il y a 66 millions d'années, ne mette fin à leur règne. Mais quelques espèces emplumées traversèrent l'apocalypse.
Reinout Verbeke
PLANÈTE BELGIQUE,
l'odyssée de notre pays
Notre territoire au cœur de l'Europe a connu un voyage mouvementé de quelque 500 millions d'années. Cette parcelle de terre qui ne s'appelait pas encore Belgique a commencé son voyage près du pôle Sud avant de passer l'équateur et de s'installer – provisoirement – dans l'hémisphère nord. Une pérégrination qui s'est faite au fil de collisions dramatiques, faisant de notre pays un eldorado géologique. Nous retraçons cette histoire aux côtés de géologues, paléontologues et citoyens scientifiques qui reconstituent le paysage et les espèces qui nageaient, rampaient et volaient dans ces contrées. Partez pour un voyage fascinant, en cinq séquences, au plus profond de notre pays. C’est le quatrième épisode.
Le temps est d'une profondeur insondable. Les géoscientifiques tentent de l'appréhender en le découpant en « périodes ». Dans cette série, nous avons déjà traversé le Cambrien, l'Ordovicien, le Silurien, le Dévonien et le Carbonifère. Au sein de ces périodes, géologues et paléontologues effectuent un travail plus fin : définir des « époques », comme le Dévonien supérieur, et des « étages », comme le Famennien. Mais ils savent aussi prendre de la hauteur et regrouper les périodes en se demandant : quel est leur plus grand dénominateur commun ? Ce sont les « ères », qui s'étendent sur des dizaines à des centaines de millions d'années. Aux frontières des ères se trouvent de grands points de basculement géologique, et ils s'accompagnent presque toujours d'une extinction de masse.
Dans ce quatrième épisode de Planète Belgique, nous sommes parvenus à la fin d'une telle « ère » ou « grand temps géologique » : le Paléozoïque. Littéralement : le temps de la vie ancienne. Nous entrons dans le Mésozoïque, l'ère de la vie intermédiaire. De nouveaux acteurs sont apparus sur la scène, et ils vont dominer cette ère : les reptiles. Pensez aux dinosaures, aux mosasaures et aux ptérosaures. Sur terre, en mer et dans les airs, respectivement, ils s'imposent comme incontournables.
Mais leur hégémonie ne s'est pas construite du jour au lendemain. Pour le comprendre, il faut remonter à deux P : le Permien et la Pangée.
La Pangée était l'immense continent qui s'est formé à la transition du Carbonifère vers le Permien, il y a environ 300 millions d'années. Ce fut une énorme collision : le supercontinent Gondwana (l'Afrique, l'Amérique du Sud, l'Antarctique et l'Australie) heurtant son homologue septentrional, la Laurussia (l'Amérique du Nord et l'Europe). Bang ! Même si les masses continentales entrent en collision au ralenti, centimètre par centimètre, sur des dizaines de millions d'années. Avec la Pangée, toutes les masses terrestres se trouvaient réunies, entourées d'un seul océan, la Panthalassa. Notez-le : la prochaine fois que le monde entier se retrouvera ainsi rassemblé, ce sera dans environ 250 millions d'années.
Il y a 270 millions d'années. Le monde s'est regroupé en Pangée (bandes bleu clair incluses). (C.R. Scotese et GPlates)
Il y a 270 millions d'années. Le monde s'est regroupé en Pangée (bandes bleu clair incluses). (C.R. Scotese et GPlates)
À la zone de collision entre Gondwana et Laurussia, pratiquement à l'équateur, surgit une longue chaîne de montagnes. Elle s'étendait des Appalaches, en passant par plusieurs massifs européens bien connus (le Massif central, les Vosges, l'Eifel, le Harz…), jusqu'à l'Oural. C'est la chaîne varisque. Dans nos régions, les Ardennes s'élevèrent très haut (bien plus que les douces ondulations qu'elles sont aujourd'hui), tandis que la Flandre resta relativement épargnée.
Tout le monde réuni, c'est convivial, mais cela a aussi des conséquences, surtout pour les régions qui ne bordent plus un océan, comme la nôtre. Les nuages déversent leurs pluies davantage près des marges continentales, si bien que l'immense intérieur de la Pangée s'assèche. Et les Ardennes ainsi que les autres chaînes au sud de chez nous bloquent l'air humide venu de l'océan. Nos forêts marécageuses et luxuriantes du Carbonifère, peuplées de lépidodendrées géantes (épisode 3), se transforment en désert de dunes de sable. Qui aurait cru que notre pays pluvieux fut un jour un Sahara ?
Un autre nom, plus ancien, de la Pangée est le « Nouveau Continent Rouge », par analogie avec l'« Ancien Continent Rouge » du Dévonien inférieur (épisode 2). La couleur rouge provient de l'oxydation des minéraux de fer dans le sable. Sur mon bureau repose un grès rose pâle d’une carrière de Vielsalm. On y trouve des roches très anciennes exposées au climat extrêmement chaud du Permien.
J’avais ramassé la pierre lors d’une excursion car je la trouvais belle. Maintenant, je réalise aujourd'hui à quel point elle est exceptionnelle, car du Permien (de 299 à 252 millions d'années) l'érosion n'a laissé que très peu de traces dans notre pays. Alors que de presque toutes les autres périodes des cinq cents derniers millions d'années, nous avons de grands affleurements, surtout en Wallonie.
Durant le Permien, la Belgique était un Sahara. Ce grès des environs de Vielsalm en témoigne. Sous l'effet de la chaleur et de la sécheresse, le fer contenu dans le grès s'est oxydé, lui donnant sa couleur rouge. (Photo : Thierry Hubin)
Durant le Permien, la Belgique était un Sahara. Ce grès des environs de Vielsalm en témoigne. Sous l'effet de la chaleur et de la sécheresse, le fer contenu dans le grès s'est oxydé, lui donnant sa couleur rouge. (Photo : Thierry Hubin)
Les premiers reptiles et mammifères
Face au monde aride du Permien naissant, certains vertébrés étaient déjà fort bien équipés depuis le Carbonifère. On les appelle les amniotes. Ce sont les ancêtres de tous les reptiles, oiseaux et mammifères. Ils évoluèrent à partir de tétrapodes amphibies dont les nageoires étaient assez robustes pour se hisser hors de l'eau, et dont la vessie natatoire s'était transformée en poumons. Ces amphibiens devaient toutefois encore retourner à l'eau pour pondre leurs œufs.
Les amniotes trouvèrent une solution : ils créèrent un petit étang confortable à l'intérieur de l'œuf. Comment ? Grâce à plusieurs enveloppes : l'amnios, le sac vitellin, l'allantoïde et le chorion. L'amnios est le sac rempli de liquide amniotique dans lequel l'embryon se développe. Sur la face ventrale de l'embryon s'attachent le sac vitellin, qui contient les réserves nutritives, et l'allantoïde, le sac à déchets. Les trois enveloppes sont contenues dans une membrane protectrice, le chorion. Autour de ce chorion vient soit une coquille souple et coriace, soit une coquille plus dure, calcaire.
L'œuf de poule comme exemple : l'embryon se trouve dans un sac amniotique (amnion) et est relié à un sac vitellin (vitellus) et un sac excréteur (allantoïde). Autour de ceux-ci se trouvent une membrane protectrice (chorion), du blanc d'œuf (albumen) et une coquille. (Image : KDS4444, Wikimedia Commons)
L'œuf de poule comme exemple : l'embryon se trouve dans un sac amniotique (amnion) et est relié à un sac vitellin (vitellus) et un sac excréteur (allantoïde). Autour de ceux-ci se trouvent une membrane protectrice (chorion), du blanc d'œuf (albumen) et une coquille. (Image : KDS4444, Wikimedia Commons)
Les amniotes furent les grands explorateurs de leur époque. Ils s'aventurèrent toujours plus loin des eaux et formèrent de nouvelles communautés — ce qui fut possible parce que d'autres organismes les avaient précédés dans la colonisation des milieux secs: des arbres gymnospermes (comme les conifères), des champignons, des arachnides et des insectes.
Les amniotes se scindèrent en trois groupes fondamentaux au cours du Carbonifère. « Pour comprendre cela, il faut regarder le crâne et compter les ouvertures derrière l'orbite », explique le paléontologue et médiateur scientifique Koen Stein (VUB). « Les ouvertures temporales, que l'on peut appeler les fenêtres temporales. Là où existent des ouvertures, les muscles peuvent s'ancrer plus efficacement et une plus grande force de morsure se développe. »
Le nombre d'ouvertures situées derrière l'orbite oculaire distingue les anapsides (groupe éteint, A), les synapsides (proto-mammifères et mammifères, B) et les diapsides (reptiles et oiseaux, C). (Preto(m), Wikimedia Commons)
Le nombre d'ouvertures situées derrière l'orbite oculaire distingue les anapsides (groupe éteint, A), les synapsides (proto-mammifères et mammifères, B) et les diapsides (reptiles et oiseaux, C). (Preto(m), Wikimedia Commons)
« Les anapsides n'ont aucune fenêtre temporale, et leur crâne simple ressemble encore le plus à celui des amphibiens. Il n'existe plus d'anapsides aujourd'hui. Les synapsides ont une seule ouverture, et c'est à ce groupe qu'appartiennent les mammifères. Sentez votre tempe. Mais ce groupe comprend aussi des animaux du Permien comme le Dimetrodon, avec son impressionnante voile dorsale — il est très difficile d'admettre que nous lui sommes relativement proches. Le troisième groupe est celui des diapsides, avec deux fenêtres temporales. En leur sein, un sous-groupe évoluera pour donner naissance aux serpents, aux lézards et notamment aux mosasaures (reptiles marins). Et un autre sous-groupe aux crocodiliens, aux ptérosaures (reptiles volants) et — eh oui — aux dinosaures et aux oiseaux. Ce dernier sous-groupe s'appelle les archosaures, littéralement les "lézards dominants". » Et nombre d'entre eux marchaient debout, ce qui allait s'avérer un autre tournant évolutif majeur.
Au Permien, les reptiles diapsides (deux fenêtres temporales) ne règnent pas encore, et il n'est absolument pas question de dinosaures. Ce sont les synapsides (une fenêtre temporale, la lignée des mammifères) qui font la loi ici. Adaptés aux régions arides de la Pangée, ils s'abreuvent dans les lacs que les méga-moussons ont remplis. Ce sont les prédateurs dominants à locomotion rampante, arborant une voile dorsale spectaculaire, comme le Dimetrodon. Plus tard dans le Permien, ils sont surpassés par d'autres proto-mammifères tout aussi extraordinaires : les gorgonopsiens.
Le Dimetrodon est plus étroitement apparenté à nous, les mammifères, qu'aux reptiles. Nous sommes tous deux des synapsides : une seule fenêtre temporale derrière l'orbite oculaire. (Photo : Thierry Hubin, Institut des Sciences naturelles)
Le Dimetrodon est plus étroitement apparenté à nous, les mammifères, qu'aux reptiles. Nous sommes tous deux des synapsides : une seule fenêtre temporale derrière l'orbite oculaire. (Photo : Thierry Hubin, Institut des Sciences naturelles)
Les gorgonopsiens, des synapsides à dents en sabre. (H. Zell, Wikimedia Commons)
Les gorgonopsiens, des synapsides à dents en sabre. (H. Zell, Wikimedia Commons)
On pourrait les décrire comme de grands « rats à dents de sabre » — des prédateurs svelte de cinquante centimètres à trois mètres de long, dotés d'un museau large et aplati et de canines impressionnantes. Ils les enfonçaient dans la chair d'autres créatures apparentées aux mammifères, les dicynodontes : des herbivores trapus ressemblant à un sanglier coiffé d'une tête de tortue. Ce sont là des créatures oubliées et déconcertantes du Permien, pour lesquelles Hollywood n'a guère manifesté d'intérêt.
Chez les archosaures, en revanche… Leur règne commence après une période apocalyptique. La Grande Mort est la plus grande extinction de masse que la Terre ait jamais connue. « La plupart des gens connaissent l'extinction de masse à la fin du Crétacé, mais à la fin du Permien, il y a environ 252 millions d'années, pas moins de 95 % des espèces marines et 70 % des espèces terrestres s'éteignirent. »
Cette troisième des cinq grandes extinctions ne se produisit pas d'un seul coup, mais par impulsions sur une période d'environ quinze millions d'années. De nombreux groupes animaux ne parvinrent pas à reconstituer leur diversité entre deux impulsions. Au cours des deux derniers millions d'années du Permien, ce qui est aujourd'hui la Sibérie était littéralement en train de se fissurer. D'immenses quantités de lave jaillirent à travers des fractures dans la croûte terrestre. Le volume de basalte (magma refroidi rapidement) produit durant le dernier million d'années du Permien est estimé à quatre millions de kilomètres cubes. Si l'on répartissait uniformément ce basalte sur la Belgique, la couche aurait 130 kilomètres d'épaisseur — soit treize fois l'altitude de croisière d'un avion de ligne.
La Grande Mort est la plus grande extinction de masse que la Terre ait jamais connue
La quantité de CO₂ libérée du sous-sol durant ce million d'années est estimée à 208 000 gigatonnes — 80 fois plus que l'ensemble des émissions humaines depuis la révolution industrielle. Ces éruptions libérèrent également du soufre et des métaux lourds. Tout cela provoqua un réchauffement intense (dans un monde déjà chaud), des pluies acides, l'acidification et l'appauvrissement en oxygène des océans, un trou dans la couche d'ozone et des intoxications aux métaux. Les épanchements basaltiques des « Trapps de Sibérie » tracent un trait épais : adieu, Paléozoïque. On ne reverra plus jamais (sauf à l'état de fossiles) les trilobites (qui ont existé pendant 270 millions d'années), les scorpions de mer, les coraux du Dévonien et du Carbonifère, et sur terre, les proto-mammifères à voile dorsale et à dents de sabre. La Terre avait presque fait table rase — mais quelques survivants allaient hériter d'un terrain de jeu tout neuf.
Des dinosaures-sprinters miniatures
Un voyageur transporté au milieu du Trias, il y a 230 millions d'années, soit une vingtaine de millions d'années après la plus grande extinction de masse, chercherait longtemps des dinosaures. Ils existent, mais ne dépassent pas la taille d'un chat. Koen Stein : « Vous rencontreriez en revanche de nombreux archosaures imposants et redoutables. Ils ressemblent à ce qu'on obtiendrait si l'on greffait une tête de T. rex sur un crocodile et qu'on lui demandait de marcher debout. La diversité de ces créatures ressemblant à des crocodiliens — notamment les redoutés Rauisuchia — était énorme au Trias. Il y avait même des herbivores parmi eux. »
À ne regarder que la tête, on penserait : T. rex ! Mais il s'agit d'un crocodilien du Trias. Saurosuchus marchait avec les pattes sous le corps plutôt que sur les côtés. Les dinosaures vivaient dans son ombre, mais cela allait changer... (Fernando de Gorocica, Wikimedia Commons)
À ne regarder que la tête, on penserait : T. rex ! Mais il s'agit d'un crocodilien du Trias. Saurosuchus marchait avec les pattes sous le corps plutôt que sur les côtés. Les dinosaures vivaient dans son ombre, mais cela allait changer... (Fernando de Gorocica, Wikimedia Commons)
Les dinosaures encore modestes partagent un trait important avec ces cousins archosaures d'allure crocodilienne : la station bipède. Leurs membres antérieurs et postérieurs sont placés directement sous le corps, et non sur les côtés comme chez les crocodiliens et les lézards, des reptiles à sang froid qui n'ont aucun besoin d'être rapides. Le fémur des dinosaures était surmonté d'une tête s'emboîtant parfaitement dans une cavité cotyloïde ouverte. Les pattes devenaient ainsi de véritables arcs-boutants naturels, améliorant considérablement la stabilité et la portance. Avec les membres sous le corps, on devient un sprinter : on peut couvrir de plus grandes distances, capturer ses proies plus rapidement, tout en dépensant moins d'énergie grâce à des membres qui se meuvent avec fluidité. Les membres sous le corps semblent un point de bascule évolutif.
Il y a 230 millions d'années. Les premiers dinosaures apparaissent au Trias moyen, à une époque où le monde entier est encore réuni en Pangée. Nos contrées ont longtemps ressemblé à un Sahara, mais sont désormais plus fréquemment submergées par la mer. (C. R. Scotese et GPlates)
Il y a 230 millions d'années. Les premiers dinosaures apparaissent au Trias moyen, à une époque où le monde entier est encore réuni en Pangée. Nos contrées ont longtemps ressemblé à un Sahara, mais sont désormais plus fréquemment submergées par la mer. (C. R. Scotese et GPlates)
En Argentine et au Brésil, dans les zones plus humides de la Pangée par ailleurs sèche, des Dinosauria primitifs du Trias moyen ont été découverts depuis les années 1960, notamment Herrerasaurus, Eoraptor et Pisanosaurus. Les différences entre ces trois espèces allaient aboutir à la grande division en trois clades. Herrerasaurus et ses proches donneront la lignée des prédateurs carnivores, agiles et intelligents, comme Velociraptor, T. rex et les oiseaux - les théropodes. Eoraptor et ses congénères sont très probablement les précurseurs des herbivores à long cou, les sauropodes. Et Pisanosaurus, ou ses proches parents, seraient à l'origine de la lignée comprenant notamment Iguanodon, les hadrosaures (dinosaures à bec de canard), les dinosaures à cornes comme Tricératops, et les dinosaures blindés comme les Stégosaures et Ankylosaures.
Ce dernier groupe, les ornithischiens, possède un bassin dont l'os pubien est tourné vers l'arrière. Chez les théropodes et les sauropodes, il pointe vers l'avant. Cette distinction entre ornithischiens (bassin d'oiseau) et saurischiens (bassin de lézard), fondée sur la position des os du bassin, est un grand classique. Mais aujourd'hui, les paléontologues testent des arbres phylogénétiques alternatifs en traitant d'immenses jeux de données de caractères anatomiques à l'aide de logiciels statistiques. Le débat sur les grandes branches de l'arbre généalogique des dinosaures est plus que jamais ouvert.
Les tout débuts des dinosaures : petits, carnivores et courant sur leurs pattes arrière. Ce dernier point constitue un tournant évolutif. (Photo : WehaveaTrex, Wikimedia Commons)
Les tout débuts des dinosaures : petits, carnivores et courant sur leurs pattes arrière. Ce dernier point constitue un tournant évolutif. (Photo : WehaveaTrex, Wikimedia Commons)
Ces premiers dinosaures parcouraient-ils aussi nos régions, en Belgique ? Oui. A Habay-la-Vieille, à l'extrême sud de la Belgique, une fine couche concentre des dents isolées de dinosaures datant de la fin du Trias: sauropodes, théropodes et peut-être même ornithischiens.
Vers 210 millions d'années, les dinosaures sont non seulement plus diversifiés et plus nombreux, mais aussi plus grands. « Certains avaient un long cou, comme Plateosaurus, pouvant peser jusqu'à trois tonnes. Dans l'Europe de cette époque, ils étaient aussi omniprésents que les vaches aujourd'hui. On les trouvait en abondance en Allemagne, en France et en Suisse. Tout musée d'histoire naturelle digne de ce nomen possède un vrai spécimen. C'est de ce groupe qu'évolueront les iconiques long-cous du Jurassique. »
Dévoilement du squelette authentique de Plateosaurus « Ben », extrait d'une carrière à Frick (Suisse). Plateosaurus était un « prosauropode », un précurseur des grands sauropodes à long cou du Jurassique et du Crétacé. (Photo : Thierry Hubin, Institut des Sciences naturelles)
Dévoilement du squelette authentique de Plateosaurus « Ben », extrait d'une carrière à Frick (Suisse). Plateosaurus était un « prosauropode », un précurseur des grands sauropodes à long cou du Jurassique et du Crétacé. (Photo : Thierry Hubin, Institut des Sciences naturelles)
Grandes hauteurs
Après une nouvelle extinction de masse - la quatrième des cinq - nous entrons dans le Jurassique. Cette extinction suivit le même scénario que la Grande Mort à la fin du Permien : volcanisme, volcanisme et encore volcanisme, déclenché par la dislocation de la Pangée. Il s'agit ici des tout premiers stades de la naissance de l'océan Atlantique : l'Afrique de l'Ouest et les Amériques du Nord et du Sud se déchirent, avec des épanchements basaltiques encore plus abondants qu'en Sibérie. Cela dut considérablement perturber le climat.
Il y a 180 millions d'années (Jurassique). Un tout jeune océan Atlantique commence à pointer entre l'Afrique de l'Ouest et l'Amérique du Nord. Cela s'accompagne de volcanisme et de changements climatiques. (C.R. Scotese et GPlates)
Il y a 180 millions d'années (Jurassique). Un tout jeune océan Atlantique commence à pointer entre l'Afrique de l'Ouest et l'Amérique du Nord. Cela s'accompagne de volcanisme et de changements climatiques. (C.R. Scotese et GPlates)
Il y a 160 millions d'années (Jurassique). L'océan Atlantique s'agrandit et la Laurasie (Amérique du Nord et Eurasie) se sépare du Gondwana (Amérique du Sud et Afrique). (C.R. Scotese et GPlates)
Il y a 160 millions d'années (Jurassique). L'océan Atlantique s'agrandit et la Laurasie (Amérique du Nord et Eurasie) se sépare du Gondwana (Amérique du Sud et Afrique). (C.R. Scotese et GPlates)
Trois quarts des espèces s'éteignirent. Parmi les disparus : les archosaures à démarche bipède d'allure crocodilienne, après quoi seules subsistèrent les formes rampantes et aquatiques que nous connaissons aujourd'hui. Avec la disparition des prédateurs de type crocodilien, plus rien ne s'oppose à la domination terrestre des dinosaures.
Le Jurassique est le panneau central du triptyque qu'est le Mésozoïque - l'ère des dinosaures - avec le Trias et le Crétacé en guise de volets latéraux. Sur ce panneau central, un paléoartiste peindrait les emblématiques sauropodes ou long-cous : Diplodocus, Apatosaurus, Camarasaurus et Brachiosaurus.
Une seule vertèbre mise au jour suffit à imaginer comment un tel sauropode aurait dominé de sa hauteur
À quel point ces animaux pouvaient devenir gigantesques, j'ai pu l'expérimenter lors de deux missions de fouilles de l'Institut des Sciences naturelles en Wyoming, sous la direction du paléontologue Pascal Godefroit. Nous fouillions dans la célèbre Formation Morrison, véritable paradis des chasseurs de dinosaures. Koen Stein était également de la partie, et il se souvient encore de ces vertèbres et fémurs colossaux comme si c'était hier. « Une seule vertèbre dégagée suffit à imaginer combien un tel sauropode vous aurait dominé de sa hauteur. L'esprit n'arrive tout simplement pas à le concevoir. »
Sous-titres français disponibles
De la taille d'un hamster à la naissance, ces animaux atteignaient en trente ans la dimension de super-géants aussi grands qu'un avion. Comment ces créatures purent-elles devenir les plus grands animaux terrestres ayant jamais existé ? « Grâce à leur long cou, ils pouvaient ingurgiter d'immenses quantités de feuillage sans avoir à faire un seul pas. Et les sauropodes avaient développé une respiration très efficace. De nombreux os du cou, du thorax et de la queue contenaient des cavités dans lesquelles logeaient des sacs aériens. Ces sacs se remplissaient à l'inspiration. À l'expiration, l'air de tous ces sacs s'écoulait vers les poumons. Ils fonctionnaient comme un soufflet : plus d'oxygène pour alimenter le métabolisme de ce corps gigantesque. » Brachiosaurus pouvait peser plus de trente tonnes, l'équivalent de six éléphants. Au Crétacé, les titanosaures comme Argentinosaurus atteindraient cinquante tonnes. Calculez vous-mêmes combien d'éléphants cela représente. « Leur squelette devait être d'une solidité extrême, tout en restant mobile. »
Du Jurassique, nous connaissons aussi le prédateur suprême Allosaurus — une version plus élancée du légendaire T. rex du Crétacé supérieur (les ancêtres du T. rex existaient déjà au Jurassique, mais étaient encore relativement petits). Un squelette presque complet d'Allosaurus, exposé à l'Institut des Sciences naturelles depuis 2019, provient de ce même site du Wyoming.
Si la plupart des espèces mentionnées ci-dessus évoquent quelque chose, c'est grâce à la culture populaire, mais aussi à une rivalité acharnée : la fameuse Guerre des os entre deux paléontologues, Edward Drinker Cope et Othniel Charles Marsh. La Formation Morrison fut leur champ de bataille. Le fait qu'ils aient saboté les équipes de fouilles adverses - jusqu'à utiliser de la dynamite - est une anecdote croustillante dans les débuts de la paléontologie des dinosaures. Mais ils décrivirent l'essentiel des dinosaures jurassiques mentionnés plus haut, mais également Stégosaurus et des espèces moins connues comme Dryosaurus (un petit précurseur d’Iguanodon).
Quelques autres évolutions importantes au Jurassique : les dinosaures développent de plus en plus de plumes — pensez à Archaeopteryx et Anchiornis, du clade des théropodes. Les oiseaux évolueront à partir de ce groupe de dinosaures carnivores. Mais le paléontologue Pascal Godefroit a décrit en 2014 Kulindadromeus zabaicalicus, un dinosaure basal doté de structures ressemblant à des plumes, appartenant à l'autre clade, celui des ornithischiens herbivores. Cela laisse supposer qu'à la base de leur évolution (avant même la division en théropodes et ornithischiens), les dinosaures possédaient déjà des plumes. Les plumes étaient donc répandues chez les dinosaures, une caractéristique d'origine, livrée en standard, que certaines espèces ont ensuite perdue. Ces duvets servaient initialement à réguler la température corporelle, à se camoufler et à la parade nuptiale, avant d'évoluer en rémiges permettant à de petits dinosaures de planer dans les airs, puis finalement de voler.
Kulindadromeus zabaikalicus, décrit en 2014 par le paléontologue Pascal Godefroit. Les plumes étaient chez les dinosaures davantage la règle que l'exception. (Photo : Thierry Hubin, Institut des Sciences naturelles)
Kulindadromeus zabaikalicus, décrit en 2014 par le paléontologue Pascal Godefroit. Les plumes étaient chez les dinosaures davantage la règle que l'exception. (Photo : Thierry Hubin, Institut des Sciences naturelles)
Dans les océans et les mers du Jurassique, les reptiles s'étaient manifestement bien adaptés au milieu marin (certains reptiles étaient effectivement retournés à l'eau — les mammifères feront plus tard le même trajet). On trouve les Ichtyosaures, au corps en forme de dauphin et au long museau, et les Plésiosaures, au long cou. Les couches jurassiques en Belgique se limitent à notre point le plus méridional et au graben de la Roer au nord-est. Mais sur la Jurassic Coast anglaise, à Lyme Regis, la collectionneuse de fossiles et paléontologue Mary Anning trouva au début du XIXe siècle les premiers spécimens complets de ces impressionnants reptiles marins. Ils sont à admirer au Natural History Museum de Londres. Anning trouva aussi un ptérosaure - ces reptiles volants étaient bien présents eux aussi.
Le premier squelette complet de Plesiosaurus, découvert par Mary Anning. Ce spécimen de 3,5 mètres fut présenté en 1824 lors d'une réunion de la Geological Society of London. La même conférence où le tout premier fossile de dinosaure - un os de mâchoire de Megalosaurus - fut présenté au monde scientifique. Le squelette de Plesiosaurus est visible au Natural History Museum de Londres. (Photo : the paleobear, Wikimedia Commons)
Le premier squelette complet de Plesiosaurus, découvert par Mary Anning. Ce spécimen de 3,5 mètres fut présenté en 1824 lors d'une réunion de la Geological Society of London. La même conférence où le tout premier fossile de dinosaure - un os de mâchoire de Megalosaurus - fut présenté au monde scientifique. Le squelette de Plesiosaurus est visible au Natural History Museum de Londres. (Photo : the paleobear, Wikimedia Commons)
Télégramme de Bernissart
Le Crétacé commence par une perturbation climatique. Comment en serait-il autrement ? Les écosystèmes furent complètement bouleversés, même si nous n'en connaissons pas la cause exacte. La diversité des sauropodes chuta drastiquement et les stégosaures faillirent disparaître. Les iguanodontiens en profitèrent apparemment et devinrent les herbivores dominants, flanqués d'ankylosaures et de dinosaures à cornes primitifs.
Montage, entre octobre 1882 et mars 1883, du premier exemplaire complet d'un iguanodon de Bernissart (exemplaire Q, holotype d'Iguanodon bernissartensis). À gauche : l'employé du musée et préparateur Félix Sonnet. (Photo : Institut des Sciences naturelles)
Montage, entre octobre 1882 et mars 1883, du premier exemplaire complet d'un iguanodon de Bernissart (exemplaire Q, holotype d'Iguanodon bernissartensis). À gauche : l'employé du musée et préparateur Félix Sonnet. (Photo : Institut des Sciences naturelles)
Les iguanodons se trouvent pratiquement partout en Europe occidentale, mais les spécimens belges sont de réputation mondiale. En 1878, en pleine ruée vers l'or noir, des mineurs du village de Bernissart, en Hainaut, à un jet de pierre de la frontière française, tombèrent sur les premiers ossements d'un iguanodon. Le 12 avril 1878, un télégramme fut envoyé au Musée royal d'Histoire naturelle de Belgique, avec la demande urgente d'envoyer le préparateur Louis De Pauw. C'est le coup d'envoi d'une mission paléontologique inédite et extrêmement fructueuse, qui durera trois ans. Les ossements d’environ 45 d'individus furent remontés, et 25 de squelettes étaient complets ou quasi. Lorsqu'ils furent montés, la science et le grand public de l'époque eurent pour la première fois une image complète de ce à quoi ressemblait un dinosaure.
« Nos iguanodons ont été la pierre de Rosette de la paléontologie des dinosaures », affirme Pascal Godefroit, qui a publié en 2023 un ouvrage de référence sur les Iguanodons. « Et même si Iguanodon en tant qu'espèce avait déjà été décrit par Gideon Mantell en 1825, la découverte de Bernissart nous a offert une bien meilleure compréhension de la façon dont ces animaux vivaient.
Elle nous a également donné une fenêtre sur l'écosystème local d'il y a 125 millions d'années. Nous avons les deux iguanodontiens — Iguanodon bernissartensis et une espèce plus petite et plus élancée, actuellement réexaminée, qui n'aurait peut-être existé que dans la région de Bernissart. Nous avons aussi trouvé deux phalanges de pieds appartenant à un dinosaure carnivore. » Et dans une argilière à proximité de Bernissart, un tibia de sauropode a également été découvert - ces animaux vivaient ici aussi. « Les mineurs et les techniciens du musée ont remonté de 322 et 356 mètres de profondeur quelque trois mille fossiles de poissons, deux espèces de crocodiles (une grande et une petite), des tortues, une salamandre, des insectes, des restes végétaux, dont des pollens. Et ces derniers sont une nouveauté, car on voit ici les débuts des plantes à fleurs. »
L'iguanodon présenté au public pour la première fois en 1883 se trouve aujourd'hui, avec huit autres exemplaires quasi complets, dans la cage de verre de l'Institut des Sciences naturelles. (Photo : Thierry Hubin, Institut des Sciences naturelles)
L'iguanodon présenté au public pour la première fois en 1883 se trouve aujourd'hui, avec huit autres exemplaires quasi complets, dans la cage de verre de l'Institut des Sciences naturelles. (Photo : Thierry Hubin, Institut des Sciences naturelles)
Il y a 125 millions d'années. Au Crétacé inférieur, l'Europe est un archipel. Et la Pangée s'est depuis un certain temps déjà fragmentée en Laurasie (Amérique du Nord et Eurasie) et Gondwana (notamment l'Afrique et l'Amérique du Sud). (C.R. Scotese et GPlates)
Il y a 125 millions d'années. Au Crétacé inférieur, l'Europe est un archipel. Et la Pangée s'est depuis un certain temps déjà fragmentée en Laurasie (Amérique du Nord et Eurasie) et Gondwana (notamment l'Afrique et l'Amérique du Sud). (C.R. Scotese et GPlates)
Au Crétacé inférieur, l'Europe a largement dépassé le tropique du Cancer et, sous l'effet de la montée des eaux, est devenue un archipel. Bernissart se trouve sur l'une des îles, le Massif anglo-brabançon (Angleterre et Flandre), qui se prolongeait par le Massif ardennais et le Plateau schisteux rhénan (ouest de l'Allemagne). Les iguanodons pouvaient migrer d'un bout à l'autre, même si ceux de Bernissart ne semblent pas avoir été très aventureux (voir encadré à la fin). Sur l'île de Wight en Angleterre, outre des iguanodons — et récemment un iguanodon à voile dorsale —, des ptérosaures (Wightia) et des dinosaures carnivores (Neovenator, Vectiraptor, Eotyrannus et Baryonyx) ont aussi été découverts. Nous pouvons supposer qu'ils vivaient également dans la région élargie de Bernissart.
Impression artistique du lac de Bernissart. (Illustration : Vinciane Decamps - Vinch Atelier). Les posters de Planète Belgique sont en vente (format A2).
Impression artistique du lac de Bernissart. (Illustration : Vinciane Decamps - Vinch Atelier). Les posters de Planète Belgique sont en vente (format A2).
Comment autant d'iguanodons ont-ils trouvé la mort à Bernissart ? La question a fait réfléchir plus d'un paléontologue. Godefroit m'explique le scénario le plus récent. « La région est un karst, parsemé de dolines. Par dissolution de la roche en profondeur, tout ce qui se trouvait au-dessus s'affaissait. Ce phénomène se produisait progressivement. En surface, se formait d'abord une doline — une dépression qui se remplissait d'eau. Un lac ou un marais idéal pour un troupeau d'iguanodons assoiffés, pourrait-on croire. Mais les bords de la doline sont instables. Les animaux de quatre tonnes ont pu glisser dans le lac ou le marais et ne plus pouvoir en sortir. Ils auraient de surcroît pu être asphyxiés par un gaz des marais bien connu et extrêmement toxique : le sulfure d'hydrogène ou H₂S, produit par des bactéries au fond du lac. Ce scénario tragique s'est peut-être répété plusieurs fois. »
Ils sont morts brutalement et ont dû être rapidement recouverts de sédiments, car les ossements ne portent aucune trace de charognage. Les couches d'argile contenant les fossiles d'iguanodons ont ensuite glissé à travers le sous-sol instable, de plus en plus profondément, jusqu'aux couches houillères du Carbonifère. Le reste appartient à l'histoire.
Le cran de Bernissart. Le Crétacé s'est enfoncé dans le Carbonifère.
Le cran de Bernissart. Le Crétacé s'est enfoncé dans le Carbonifère.
Mais y a-t-il encore un avenir ? « Dans les carottes de forage prélevées en 2002 et 2003, on apercevait encore des fragments osseux. Mais rouvrir une mine de charbon inondée coûterait des fortunes. »
Des lignes dans la craie
Le Crétacé est surtout connu pour sa phase finale, avec T. rex, Velociraptor, Tricératops et les hadrosaures à bec de canard. Ces derniers étaient des descendants des iguanodontiens et possédaient une remarquable batterie de dents pour broyer les végétaux. Tous ces dinosaures emblématiques sont surtout trouvés en Amérique du Nord et en Chine. De notre pays, seules quelques découvertes de dinosaures sont connues du Crétacé supérieur : trois dents de cératopsien Craspedodon, trouvées à Lonzée, et dans la région d'Eben-Emael, deux oiseaus entièrement inclus dans un bloc de pierre, Asteriornis et Janavis - et quelques ossements de théropodes et d'hadrosaures.
Pas étonnant que les découvertes de dinosaures de cette période soient si rares chez nous : à cette époque, la Belgique était presque entièrement recouverte par la mer. Des ammonites, des oursins, des mollusques, mais surtout de minuscules algues dotées d'un squelette calcaire (les coccolithes) tapissaient le fond marin après leur mort et formèrent au fil du temps d'épais dépôts de craie. Les chasseurs de fossiles peuvent se régaler aux falaises blanches de la Côte d'Opale et de Douvres. Dans notre pays, ces dépôts crayeux sont profondément enfouis, mais dans la région de Mons (Ciply) et Maastricht (Riemst et Kanne), ils affleurent. On y trouve des grottes dans la craie — des kilomètres de galeries creusées dans une colline de calcaire crayeux — et des carrières à ciel ouvert comme le Mont-Saint-Pierre (l'ancienne carrière ENCI). C'est là que de magnifiques squelettes de mosasaures — littéralement « lézards de la Meuse » — ont été mis au jour. Ils trônaient au sommet de la chaîne alimentaire dans les mers crétacées et sont parfois surnommés les « Sea Rex ».
Il y a 70 millions d'années. Au Crétacé supérieur, nos contrées sont principalement recouvertes par la mer. L'océan Atlantique s'agrandit et creuse un fossé entre l'Amérique du Nord et l'Europe, et entre l'Amérique du Sud et l'Afrique. (C.R. Scotese et GPlates)
Il y a 70 millions d'années. Au Crétacé supérieur, nos contrées sont principalement recouvertes par la mer. L'océan Atlantique s'agrandit et creuse un fossé entre l'Amérique du Nord et l'Europe, et entre l'Amérique du Sud et l'Afrique. (C.R. Scotese et GPlates)
Mais la pléiade de reptiles terrestres et marins prend brusquement fin il y a 66 millions d'années lorsqu'un astéroïde de la taille de Bruxelles s'écrase près du Yucatán au Mexique. Elle creuse un cratère aussi grand que la Belgique. Conséquence : toute une série de catastrophes, allant de gigantesques tremblements de terre et tsunamis à des incendies de forêt et un hiver d’impact mondial. Une étude récente de la VUB et de l'Observatoire royal de Belgique a modélisé les conséquences dans les minutes et les années qui suivirent l'impact. Le géologue Pim Kaskes et ses collègues ont prélevé dans le Dakota du Nord la mince couche millimétrique formée par la poussière retombée.
« Ce sont des grains de silicate d'une finesse étonnante. À l'aide d'un modèle mathématique, nous avons calculé que le monde entier était enveloppé d'un nuage de fines particules en l'espace de quelques jours après l'impact. Ce nuage persista pendant pas moins de 15 ans et refroidit la Terre d’au moins 15 degrés Celsius. Pendant deux ans, pratiquement aucun rayonnement solaire ne traversa l'épais brouillard de poussière, et la photosynthèse cessa. L'effet domino sur la vie terrestre et marine fut catastrophique. »
Pim Kaskes (VUB, Natural History Museum Londres), Cem Berk Senel (Observatoire royal de Belgique) et Johan Vellekoop (KU Leuven, Institut des Sciences naturelles) lors de l'échantillonnage de la limite K-Pg dans le Dakota du Nord. (Photo : Maria Stuut)
Pim Kaskes (VUB, Natural History Museum Londres), Cem Berk Senel (Observatoire royal de Belgique) et Johan Vellekoop (KU Leuven, Institut des Sciences naturelles) lors de l'échantillonnage de la limite K-Pg dans le Dakota du Nord. (Photo : Maria Stuut)
Tous les animaux plus grands qu’un chien disparurent durant cette période. Les organismes capables de se passer de nourriture pendant un certain temps avaient plus de chances de survivre à cette catastrophe brève mais violente : les animaux terriers ou pouvant entrer en état de dormance, ainsi que ceux peu regardants sur leur régime alimentaire. Et les plantes à graines. Parmi les dinosaures, seul un nombre limité d'espèces à plumes survécurent. Elles n’étaient pas dépendantes des arbres (brulés) et sont les ancêtres des 11 000 espèces d'oiseaux d’aujourd'hui.
Pour voir la limite Crétacé-Paléogène, nul besoin de se rendre au Mexique ou aux États-Unis. Sur pratiquement tous les continents de l'époque, une fine couche d'iridium a été retrouvée — une substance présente surtout dans les météorites.
Et si l'on parcourt un kilomètre à travers les galeries beiges de la grotte de la Geulhemmerberg, près de Maastricht, on arrive devant des parois marquées par quelques fines bandes d'argile gris foncé. Rien de remarquable, pourrait-on croire — jusqu'à ce qu'on sache ce que c'est. « C'est très probablement l'effet dans nos régions de l'impact de la météorite au Mexique », déclare le géologue Johan Vellekoop (KU Leuven, Institut des Sciences naturelles), tandis que nous nous trouvons devant la paroi et enfonçons nos doigts dans les lignes d'argile encore humides. « Cet événement cataclysmique, il y a 66 millions d'années, a complètement bouleversé notre fond marin, avec ensuite ce dépôt d'argile que l'on trouve habituellement en eaux plus profondes ou dans des lagunes. L'impact de la météorite a-t-il provoqué un tsunami qui serait parvenu jusqu'ici ? Ou le changement climatique a-t-il engendré des tempêtes ? Les hypothèses sont nombreuses. »
L'effet de l'impact de l'astéroïde au Mexique sur nos contrées. S'agit-il des conséquences de tsunamis ou de violentes tempêtes ? (Photo : Reinout Verbeke, Institut des Sciences naturelles)
L'effet de l'impact de l'astéroïde au Mexique sur nos contrées. S'agit-il des conséquences de tsunamis ou de violentes tempêtes ? (Photo : Reinout Verbeke, Institut des Sciences naturelles)
La strate la plus importante pour nous, les mammifères : la limite K-Pg. Au-dessus des couches d'argile gris foncé, la tyrannie des dinosaures prend fin, et notre moment est arrivé. (Photo : Siska Van Parys, Institut des Sciences naturelles)
La strate la plus importante pour nous, les mammifères : la limite K-Pg. Au-dessus des couches d'argile gris foncé, la tyrannie des dinosaures prend fin, et notre moment est arrivé. (Photo : Siska Van Parys, Institut des Sciences naturelles)
Je rayonne d'enthousiasme, car je me trouve devant la ligne de démarcation qui inaugure une nouvelle ère : le Cénozoïque, « l'ère de la vie nouvelle ». Un millimètre sous la couche d'argile règne encore la tyrannie des mosasaures et des T. rex ; un peu au-dessus de cette frontière historique gris foncé, un ancêtre inconnu de l'humanité rampe dans la poussière.
ATLAS 3D DES IGUANODONS
Au cours des deux dernières années, on pouvait régulièrement apercevoir des lumières stroboscopiques dans l'enceinte vitrée des Iguanodons de Bernissart (voir vidéo). Le chercheur Christophe Mallet et ses collègues ont retiré os par os les spécimens de leurs supports métalliques du XIXe siècle et les ont passés sous un scanner manuel. Ils disposent désormais de plusieurs téraoctets d'images en 3D, du crâne aux phalanges des orteils. Ces copies virtuelles, sur lesquelles on peut zoomer presque indéfiniment, sont appelées à nourrir de nouvelles études dans les années à venir. Mais Christophe Mallet a déjà fait une découverte remarquable. « Au-dessus de l'œil se trouve un os - le supraorbitaire - et j'ai constaté que parmi les 13 individus dont cet os est conservé, il existe deux formes distinctes : l'une en forme de crosse de hockey, et l'autre joliment arquée. Cela pourrait-il indiquer une différence entre femelles et mâles ?
Modèle 3D par Christophe Mallet (Institut des Sciences naturelles).
Modèle 3D par Christophe Mallet (Institut des Sciences naturelles).
Une autre étude récente s'est notamment penchée sur les isotopes du strontium et de l'oxygène dans les dents, les os et les tendons (oui, ces derniers sont également fossilisés). Les isotopes de l'oxygène renseignent sur la nature et la température de l'eau que ces animaux buvaient. Il en ressort que les hivers étaient froids et humides, et les étés chauds et secs. Le strontium, quant à lui, est absorbé via la nourriture, en l'occurrence les plantes. La composition isotopique reflète la géologie du sol sur lequel ces plantes ont poussé. Les chercheurs ont ainsi pu conclure que nos fameux iguanodons n'étaient pas des troupeaux ayant migré depuis l'Angleterre, l'Allemagne ou ailleurs, mais qu'ils ont brouté localement toute leur vie. Les Iguanodons de Bernissart se révèlent être vraiment… de Bernissart. Ils ont trouvé leur terrible fin — noyade et/ou asphyxie par un gaz sulfureux — dans leur région natale. Si c'est une consolation.
L’Institut des Sciences naturelles reconstitue les pérégrinations du morceau de terre que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Belgique : du pôle Sud jusqu’à l’endroit où nous nous trouvons aujourd’hui. Une série consacrée à la géologie unique de notre pays,
en cinq longs articles et cinq affiches.
Le dernier article paraîtra en septembre 2026.
Tout sur www.naturalsciences.be/r/planetebelgique
Avec le soutien du Fonds Wernaers du Fonds de la Recherche scientifique (FNRS).
Un grand merci, entre autres :
- Au géologue Kris Piessens (Institut des Sciences naturelles) pour son inspiration et ses conseils
- Aux géologue Michiel Dusar (Institut des Sciences naturelles) pour la relecture
- À l’illustratrice Vinciane Decamps (Vinch Atelier) pour les affiches
- Au vidéaste Stijn Pardon (Institut des Sciences naturelles) pour la bande-annonce
- À Florent Mages pour la traduction
